Travis Scott n'est pas du genre à être pris au dépourvu. Après avoir enchaîné les concerts à guichets fermés et battu des records historiques avec sa tournée solo, le rappeur de Houston semblait avoir conquis tous les territoires possibles. Mais le cinéma est un autre monde. Et lorsque Christopher Nolan l'a convié à rejoindre le casting de The Odyssey, le chanteur est soudainement redevenu un débutant. Dans les coulisses de cette superproduction, il a accepté de revenir sur son tout premier jour de tournage, un moment qu'il décrit comme l'un des plus intimidants de sa carrière.
Un premier jour de tournage sous tension
« J'étais terrifié », confie le rappeur. Celui qui enchaîne les stades de 60 000 personnes a été saisi par le trac dans un décor pourtant somptueux : un ancien château posé sur une île italienne isolée, baigné d'une lumière irréelle. La scène à tourner était simple en apparence, mais redoutable dans sa mise en scène. Travis Scott devait se tenir debout sur une grande table en bois, face à une caméra, et réciter les premières lignes du film. Autour de lui, tout l'équipage de cette nouvelle épopée : Anne Hathaway, Tom Holland, Robert Pattinson, ainsi que des dizaines de figurants et techniciens. Le rappeur, habitué à être le centre de l'attention, a soudainement pris conscience qu'il n'était plus dans son univers.
Le rappeur face aux stars
« Tous ces acteurs étaient là et moi, j'étais debout sur la table. Ce n'était pas un concert de Travis Scott ou une soirée entre amis. Là, c'était du sérieux. La caméra était juste devant moi, Christopher Nolan aussi, et tout le monde était totalement concentré dans son rôle », raconte-t-il. L'artiste a dû puiser dans ses ressources intérieures pour transformer cette pression en énergie. Après une grande inspiration, il s'est lancé dans une récitation intense, évoquant la guerre de Troie et les exploits d'Ulysse. Ce moment, filmé en plan large, constitue une entrée en matière spectaculaire pour le public, mais aussi pour l'acteur.
Un baptême du feu assumé
Christopher Nolan, de son côté, assume pleinement ce choix. Le réalisateur britannique, connu pour ses méthodes exigeantes et sa capacité à pousser ses acteurs hors de leur zone de confort, a volontairement placé Travis Scott dans une situation délicate. « Je l'ai volontairement jeté dans le grand bain », explique-t-il en riant. « Il y avait des centaines de figurants, des stars de cinéma… Je lui ai simplement dit : “Monte sur la table et capte toute l'attention de la pièce en récitant le Chant d'Ulysse.” » Une mise à l'épreuve qui peut sembler brutale, mais qui correspond à la philosophie du cinéaste. Pour lui, le jeu d'acteur ne se construit pas uniquement avec des techniques ; il se forge dans l'instant, sous le regard des autres.
Cette première expérience devant la caméra n'était pas choisie au hasard. Nolan souhaitait que Travis Scott incarne une forme de présence brute, presque primitive, en phase avec la matière du poème homérique. En le confrontant directement aux autres acteurs et à l'ampleur du dispositif technique, il espérait capturer une réaction authentique, une fragilité que l'on ne peut pas simuler. Le résultat, selon les premiers échos, serait à la hauteur de cette audace.
De Tenet à The Odyssey : une collaboration musicale durable
La collaboration entre Christopher Nolan et Travis Scott ne date d'ailleurs pas d'hier. En 2020, le rappeur avait déjà signé le morceau du générique de fin de Tenet, ce thriller temporel qui avait marqué la reprise du cinéma après la pandémie. Son titre, au style planant et hypnotique, avait prolongé l'atmosphère du film avec une efficacité remarquable. Puis, pour The Odyssey, Travis Scott a coécrit When I'm Home, la chanson qui accompagnera le générique de fin. Cette double casquette aurait pu laisser penser que son rôle se limiterait à la musique. Il n'en est rien.
« J'ai été très clair avec Travis : je ne l'engageais pas comme rappeur, mais comme acteur », souligne Nolan. Cette précision est importante. Le chanteur ne se contente pas d'apparaître à l'écran comme un clin d'œil ; il participe pleinement à la narration. Son personnage, dont les détails restent encore secrets, semble lié au pouvoir de la parole et de la mémoire. Une manière pour le réalisateur d'exploiter les talents du musicien sans l'enfermer dans une simple image médiatique.
Le rap, héritier des aèdes grecs
En adaptant le poème d'Homère, vieux de près de 2 700 ans, Christopher Nolan relevait un défi de taille. Comment rendre ce récit fondateur accessible à un public contemporain, habitué à un rythme narratif rapide et à des effets toujours plus spectaculaires ? La réponse se trouve peut-être dans la tradition orale. À l'époque d'Homère, les poèmes n'étaient pas lus silencieusement : ils étaient récités, chantés, interprétés devant des assemblées entières. Les aèdes grecs, ces poètes-musiciens de l'Antiquité, parcouraient le monde méditerranéen pour donner vie aux aventures d'Ulysse, d'Achille et des dieux de l'Olympe.
C'est exactement ce parallèle qui a séduit Nolan. « Les rappeurs perpétuent cette tradition du récit oral. Je voulais quelqu'un capable de réciter un texte et de captiver instantanément une salle entière. C'est une forme de narration que le public contemporain comprend naturellement », souligne le réalisateur. En effet, le hip-hop, né dans les quartiers populaires de New York dans les années 1970, s'est toujours inscrit dans cette filiation. Le MC est, littéralement, le maître de cérémonie qui prend la parole, scande, raconte, improvise. Comme l'aède homérique, il doit capter l'attention, faire vibrer l'auditoire, transmettre une histoire et des émotions avec des mots, des rythmes et des silences.
Cette vision du rap comme héritier des formes poétiques anciennes n'a rien de provocateur. Elle redonne au texte et à la performance une valeur que la culture écrite tend parfois à oublier. Pour Travis Scott, cette dimension résonne d'une manière particulière. Son style, souvent décrit comme sombre et immersif, repose sur une capacité à créer des atmosphères sonores uniques. Mais dans The Odyssey, c'est sa voix nue, sans autotune ni effets, qui est mise en avant. Une mise à nu artistique qui explique sans doute l'intensité de son trac.
Une expérience hors du temps
Pour Nolan, cette approche permet d'éviter une représentation trop académique du célèbre aède grec et d'ancrer davantage The Odyssey dans une émotion universelle. Le cinéaste ne cherche pas à reconstituer fidèlement la Grèce antique ; il veut en capturer l'esprit. Ce projet lui permet d'explorer des thèmes qui lui sont chers : la mémoire, le temps, l'identité, la confrontation entre l'individu et les forces qui le dépassent. Ulysse, errant sur les mers après la guerre de Troie, est une figure idéale pour ce type de réflexion. Son voyage n'est pas seulement géographique ; il est intérieur et spirituel.
Le choix de Travis Scott pour incarner une partie de cette histoire montre à quel point Nolan aborde le casting avec une liberté rare. Il n'hésite pas à prendre des risques, à mélanger les genres et les générations. Après des films comme Dunkerque, Interstellar ou Oppenheimer, The Odyssey s'annonce comme une œuvre à la croisée des chemins : à la fois immense fresque historique, récit intime et expérience sensorielle. Le premier jour de tournage de Travis Scott restera sans doute un souvenir marquant, tant pour l'acteur débutant que pour tous ceux qui ont assisté à ce moment singulier.
D'après les informations rapportées, la scène devait être tournée en une seule prise pour conserver une énergie particulière. Une contrainte supplémentaire pour le rappeur, qui a dû s'imprégner du texte et de l'atmosphère sans avoir le droit à l'erreur. Sa prestation, mêlant tension et lâcher-prise, semble avoir convaincu toute l'équipe. C'est peut-être cela, le vrai visage du cinéma : un instant suspendu où des artistes de tous horizons se confrontent au même défi, portés par une même exigence. Et pour Travis Scott, ce moment restera comme la preuve que l'on peut toujours être un débutant, même après avoir conquis les plus grandes scènes du monde.
Source: Cinenews.be News